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Le théâtre est le synonyme du merveilleux

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Tchoulpan Khamatova, UNESCO, 2017
© UNESCO/Christelle ALIX

En débutant sa carrière, elle a rêvé de jouer Carmen. Plus tard, elle l’a fait… peu importe si c’était dans une autre pièce et dans un autre rôle. Cette femme exceptionnelle est aussi à l’origine de la fondation « Offrir la vie » qui a aidé 40 000 enfants malades au cours de la dernière décennie. Mais ici, l’actrice et comédienne russe Tchoulpan Khamatova parle uniquement du théâtre, « ce lieu où s’accomplit cette halte intérieure qui vous fait comprendre que c'est ici et maintenant que ça se passe, et jamais plus ».

Tchoulpan Khamatova répond aux questions de Katerina Markelova

Comment vous est venue l'idée de devenir comédienne ?

Lorsque j’avais quatorze ou quinze ans, je suis allée au Théâtre de la jeunesse de Kazan. J’étais envahie par une incroyable émotion ! J’ai vu les comédiens comme des magiciens, et le théâtre comme le lieu de prédilection du merveilleux. Ces deux heures de spectacle ont transporté mon esprit loin du temps et du lieu où je me trouvais. Pendant que je regardais la pièce, j’avais perdu le sens de la réalité. C'est à ce moment-là que j'ai ressenti le désir de faire moi-même partie de ce monde. Quelques années plus tard, j’ai été acceptée à l'Institut d'art dramatique. Ma voie professionnelle était tracée.

Vous êtes également actrice de cinéma. Quelle est la différence entre un plateau de tournage et une scène de théâtre ?

Ce sont deux expériences totalement différentes, deux mondes à part. Lorsque vous êtes à l’aise dans l’un, vous pataugez dans l’autre.

J'aime le cinéma parce qu'il projette dans notre vie une profusion de nouveaux visages, de nouvelles découvertes. Le temps d'un tournage, aussi court soit-il, est une expérience superbe. Mais, une fois le film achevé, vient le moment des regrets. Vous regardez le film et vous vous dites qu’il aurait mieux valu jouer telle scène autrement, choisir un autre éclairage, un autre angle de prise de vue ou un autre cadrage. Autrement dit, vous vous rendez compte que vous n’êtes pas maître de votre art. Les maîtres véritables sont le réalisateur, le directeur de la photographie et le monteur. L’acteur est au film ce que le tube de peinture est au tableau. Évidemment, de rares exceptions existent, quand tout s'accorde et que le souffle du film respire à votre rythme.

Au théâtre, c'est le contraire. Le comédien est maître de son art. Il joue ici et maintenant. Il peut être différent à chaque représentation, sans que ces explorations intérieures soient toujours perceptibles aux autres comédiens et au metteur en scène. Le théâtre est une quête permanente. Le comédien de cesse d’explorer, d’aller de l'avant, de se perfectionner, de repousser les limites, de plonger dans les profondeurs du sens.

Le jeu du comédien relève de la magie et du pouvoir. Un peu comme dans un jeu de hasard, il doit aimer le risque. Il doit capter l’attention de tous ces gens qui le regardent et les extirpe de leur quotidien – les enfants, l'école, les réunions de parents, le travail, les courses…  – pour les obliger à entrer dans un autre monde, celui qu’il est en train de construire sur scène. Je suis résolument une comédienne de théâtre.

Les problèmes que vous évoquiez concernant les acteurs de cinéma sont-ils propres au cinéma russe ou concernent-ils le cinéma en général ?

Ces problèmes se rencontrent absolument partout. À cette différence près que le cinéma russe a subi un terrible effondrement dans les années 1990, à la suite de la perestroïka, et qu’il n’a pas connu le même développement que le cinéma américain ou européen. Il ne bénéficie ni de budgets aussi importants, ni d'un public aussi nombreux. La cinématographie russe n'intéresse guère plus que la Russie et éventuellement les anciens pays de l'Union soviétique.

Tourner un film coûte très cher, et c’est l’argent qui dicte non seulement le rythme du travail mais aussi de nombreuses décisions. Vu le prix d'une journée de tournage, on ne peut pas se permettre de longues répétitions. Lorsque l’acteur se rend compte qu’il ne tient pas la clé pour jouer une scène donnée, il ne peut pas tout arrêter et plonger dans un travail de recherche artistique. Le cinéma est une énorme usine.

Le théâtre est une expression artistique les plus anciennes au monde. Qu'est-ce qui assure sa longévité ?

Le théâtre est une matière vivante, il est parcouru d’une énergie vitale, il est toujours unique – c’est ce qui le fait perdurer dans le temps.

Que représentent, en définitive, le bonheur ou la vie ? Ils sont contenus dans cette seconde précise de vie où l’on prend conscience de la vie. On peut passer son temps à travailler, à s’occuper à chaque instant, à s’épuiser, jusqu’au jour où l’on se retourne en arrière et l’on comprend que dix années se sont écoulées sans que jamais on ne se soit autorisé une pause pour être avec soi-même ! Le théâtre est ce lieu où s’accomplit cette halte intérieure qui vous fait comprendre que c'est ici et maintenant que ça se passe, et jamais plus.

Les représentations se succèdent mais ne se ressemblent pas. Chacune est unique. L'énergie échangée entre les spectateurs, les acteurs, l'auteur de la pièce et autres décorateurs et musiciens n'advient qu'une seule fois dans la vie.

Connaissez-vous d'autres expressions de la tradition théâtrale dans le monde ?

Chaque tradition peut apporter quelque chose sur le plan personnel comme sur le plan professionnel. J’ai suivi personnellement des master class de théâtre nô, lorsque des maître japonais sont venus en Russie. J'ai aussi assisté à des spectacles kabuki et, sans vraiment comprendre ce qui se cachait derrière ses masques et ses gestes, j’ai vécu ces moments comme une sorte de rituel, une représentation transcendantale.

Peut-on parler d’un langage universel du théâtre ?

Incontestablement, le théâtre est un art universel. J’en veux pour preuve les nombreuses représentations en toutes langues qui tournent partout dans le monde et qui sont accueillies et ressenties comme dans leur pays d'origine. La langue ne constitue pas un obstacle, cela saute au yeux notamment quand vous allez voir, au Royaume-Uni, des pièces de Shakespeare jouées en vieil anglais. En principe 99% des spectateurs ne les comprennent pas mais en même temps ils les « comprennent ». Comme une herbe sauvage, le théâtre pousse à travers le voile de la langue et trouve son chemin jusqu'au cœur des spectateurs. La langue, c’est de la poussière. L’essentiel n’est perçu ni avec les yeux, ni avec les oreilles.

Et quid de l’engagement ?

Bien entendu, tout théâtre de qualité se situe dans un espace indivisible avec le monde qui nous entoure. Si vous plongez le spectateur venu voir une pièce d’Alexandre Ostrovski ou de Shakespeare uniquement dans les réalités de l’époque des auteurs, il ne se sentira pas concerné. En tant que spectatrice, j’ai toujours besoin d’être propulsée de mon siège et avoir accès à une lecture contemporaine de la pièce.

En tout cas, à mon avis, l’artiste ne devrait pas adopter des positions tranchées. L’artiste a peut-être des intuitions très claires, mais il doute toujours, il questionne, il essaye de comprendre, et à force de le faire il finit parfois par obtenir quelques des réponses. Les positions tranchées des artistes m’inquiètent. Par principe, je n'ai pas confiance en ceux qui ont une réponse claire à tout.

Vous avez déclaré à une occasion qu'au théâtre vous étiez « un soldat parmi d’autres ». Qu’entendiez-vous par là ?

Le théâtre est un immense organisme, une armée où l’égoïsme et l’égocentrisme doivent être bannis. Les caprices personnels ou même les mauvaises dispositions physiques d’un membre de l’équipe peuvent considérablement affecter l’équipe tout entière, sur scène et en dehors de la scène. Tout le système peut s’effondrer d’un coup. Par conséquent, malade ou pas, vous entrez sur scène et vous jouez !

Quels sont vos auteurs de théâtre préférés ?

Je n'en ai aucun. Je ne peux pas dire que ce soit Tchékhov. Vous pouvez vous sentir habité par certaines pièces d’un auteur, et pas par d’autres. Puis un jour, vous êtes soudainement saisi par un monologue venant précisément d’une de ces « autres » pièces. Certains estiment, par exemple, qu’Alexandre Ostrovski [considéré comme le fondateur du théâtre russe] est un auteur insipide. Mais un jour, un de ses textes résonnera en eux et ils comprendront alors pourquoi c’est un grand auteur. 

Avez-vous un rêve professionnel ?

J’ai investi tous mes rêves dans les premiers rôles qui m’ont été confiés, lorsque je commençais ma carrière de comédienne. Je rêvais de jouer le personnage de Carmen. Eh bien, je l’ai joué, bien que dans une autre pièce et dans un autre rôle. Aujourd'hui, sur ce plan, je me sens une personne comblée, et je ne caresse plus de tels rêves. Mais quand j’y pense…ce n’est peut-être pas une si bonne chose…

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Avec cet entretien, Le Courrier de l’UNESCO s’associe à la célébration de la Journée mondiale du théâtre (27 mars), ainsi que du 70e anniversaire de l'Institut international du théâtre (ITI), créé par l'UNESCO et la communauté théâtrale internationale en 1948.

Tchoulpan Khamatova

Diplômée de l'Académie russe des arts du théâtre et honorée du titre d'Artiste du peuple, Tchoulpan Khamatova est membre de la troupe du théâtre « Sovremennik » de Moscou depuis 1998. Elle a été couronnée par de nombreux prix pour ses rôles au théâtre et au cinéma. Parallèlement, elle est cofondatrice de la fondation caritative « Offrir la vie » qui soutient les enfants souffrant de pathologies oncologiques. Depuis sa création en 2006, la fondation a aidé 40 000 enfants.