Alphadi: culture is a lever for development

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Alphadi, Paris, 18.05.2016
© Leonardo Džoni-Šopov
23 May 2016

(Only in French)

L’Afrique est à l’honneur à l’UNESCO. Du 23 au 27 mai 2016, le groupe des États membres africains organise la 16e édition de la Semaine africaine. Pour s’associer à cet hommage à la diversité du patrimoine culturel et artistique de l’Afrique, Grand angle tend le micro à Alphadi, célèbre créateur de mode africain qui se bat pour la reconnaissance de la culture comme levier du développement durable. Fondateur du premier Festival international de la mode africaine (FIMA), qu’il a créé au beau milieu du désert nigérien, il rêve aujourd’hui de fonder une Grande école de la mode et des arts à Niamey.

Vous vous définissez comme « le plus panafricain de tous les panafricains ». D’où vient ce sentiment ?

Je suis panafricain par le sang, mais c’est aussi un choix. J’ai de la famille au Niger, au Mali, au Maroc, en Mauritanie, en Côte d’Ivoire. Je suis né à Tombouktou d’une mère marocaine et d’un père nigérien d’origine arabe. J’ai grandi au Niger, j’ai fait une partie de mes études au Togo... tous ces pays font partie de ce métissage que je porte en moi et que je brandis comme un étendard de l’unité et de la dignité africaine.

L’Afrique doit faire face à de nombreuses difficultés, certes, mais l’Afrique a aussi d’innombrables qualités que je m’efforce de mettre toujours en avant dans mon travail. L’Afrique est un continent avec un potentiel de création formidable, l’Afrique est un continent sur lequel on doit compter aujourd’hui, l’Afrique est un continent qui doit rester uni. Je fais tout mon possible pour faciliter les rencontres, les échanges, la collaboration entre les créateurs africains et je fais tout mon possible pour donner une image positive de mon continent.

Comment ce fait-il que vous ayez fait une partie de vos études au Togo ?

Lorsque je devais faire ma seconde, mon lycée à Niamey était en grève et je suis allé poursuivre mes études chez mes cousins en Côte d’Ivoire. Puis, je suis allé à Lomé, au Togo pour faire ma terminale et passer mon baccalauréat. J’étais inscrit au Lycée Saint-Joseph de Tokoin (quartier de la capitale), un établissement catholique, comme son nom l’indique. Pendant les cours de catéchisme, je lisais mon Coran, et les prêtres ne s’y opposaient pas, bien au contraire. C’était une grande leçon de tolérance.

Vos parents voyaient-ils d’un bon œil votre passion pour la mode ?

Pour mes parents, il était hors de question que je me lance dans la mode ! Ils y voyaient « un travail de femme ». Islam et mode leur paraissaient incompatibles. Je n’étais pas de leur avis, mais je ne voulais pas les blesser, alors, j’ai fait une licence de tourisme à Paris, grâce à une bourse du gouvernement nigérien. Le jour, j’étudiais, et le soir, j’allais aux défilés de mode et j’ai fini par côtoyer bon nombre des grands couturiers de l’époque.

Le diplôme de tourisme en poche, en 1980, je suis retourné au pays et j’ai travaillé pendant quelques années à la direction du Tourisme, au sein du ministère du Commerce, à Niamey. Je m’occupais de la classification des hôtels. C’était un travail assez technique, mais je profitais des Salons de tourisme, pour faire la promotion des valeurs de mon pays qui me passionnaient : je présentais des bijoux nigériens, le maquillage traditionnel, les tissus… L’élan créateur qui était en moi depuis mon enfance ne m’avait pas quitté. Il attendait le moment de se libérer. C’est ce qui est arrivé à la mort de mes parents.

C’est en 1983 que vous entrez en tant que créateur dans l’univers de la mode.

C’était l’année où j’ai créé ma première collection que j’ai présentée au Niger. En réalité, je voulais mettre en place un projet de textile africain avec le regretté Chris Seydou, grand créateur malien, et mon très grand ami, mais il n’avait pas le temps de s’y consacrer. Quant à moi, j’étais déjà sur ma lancée et j’ai réuni toutes mes forces et connaissances d’autodidacte pour créer un atelier de tissage et de broderie. Ce n’est que plus tard que j’allais être formé à l’atelier Chardon-Savard à Paris.


Comment avez-vous financé ce projet ?

Au tout début, j’ai investi de ma poche, en travaillant avec une usine de tissage au Niger. C’est ainsi qu’est né le tissu Alphadi. Mais comme je travaillais encore dans la fonction publique, j’ai pu bénéficier, en 1986, du Programme d’appui au départ volontaire, initié par le gouvernement nigérien pour encourager l’entreprenariat et la création d’emploi. On m’a également accordé un crédit d'appui au projet d'entreprise et j’ai eu une subvention de l’Union européenne. J’ai donc pu acheter mes premières machines, embaucher les premiers employés et créer la marque Alphadi.

Une marque qui a gagné ses lettres de noblesse à Paris, en 1985.

En effet, j’ai présenté ma deuxième collection au Salon international du tourisme de Paris, en 1985. Paco Raban, Yves Saint-Laurent et d’autres créateurs et mannequins que j’avais connus du temps de mes études à Paris sont venus me prêter main forte. A cette époque le public parisien ne connaissait pas la mode africaine. Ce défilé était pour lui une réelle découverte !

Mais le premier défilé spectaculaire que j’ai fait à Paris a eu lieu en septembre 1987, dans le cadre du 2e festival international de la mode. Pour la première fois, tous les acteurs de la mode française étaient réunis au même endroit, accompagnés d’invités de l’étranger. Pour vous donner une idée de l’ampleur : quelque mille mannequins avaient défilé devant un milliard de spectateurs ! Voir défiler sa collection à ciel ouvert, dans les jardins du Trocadéro, accompagnée de griots et de dromadaires… Je n’ai pas de mots pour exprimer mon émotion…

C’était la consécration de tous vos efforts, mais aussi une belle reconnaissance des savoir-faire traditionnels que vous mettez en valeur.

Mon projet de créateur de mode repose sur la revitalisation de l’industrie textile africaine et la valorisation des savoir-faire traditionnels. A mon sens, un créateur de mode est aussi un créateur d’emploi.

Dès le début de ma carrière j’ai engagé plus d’une dizaine de tisserands et une vingtaine de techniciens spécialisés dans la couture, la broderie et le perlage.

Plus tard, j’ai créé une équipe de bijoutiers. Au début les bijoux n’étaient pas commercialisés, je les faisais fabriquer pour accessoiriser mes vêtements. Maintenant, j’ai une ligne de bijoux d’inspiration touarègue, fabriquée exclusivement par des artisans nigériens. Ils sont excellents. D’ailleurs, Hermès travaille avec nous, au Niger.

Les choses ont évolué avec le temps. Je me suis lancé aussi dans la maroquinerie et dans la bagagerie, et j’ai une équipe de tanneurs du Maroc, mais surtout du Niger : la chèvre rousse de Maradi donne le meilleur cuir du monde !

Vers les années 2000, j’ai lancé une collection de cosmétique et de parfumerie, avec des partenaires français, mais des substances d’origine africaine.

Enfin, en 2005, j’ai lancé une collection de sportswear - jeans, T-shirts, etc. - à des prix accessibles pour les jeunes.

Combien de personnes employez vous ?

Le nombre d’employés varie entre 150 et 200, sans compter les sous-traitances. J’ai toujours été convaincu que la culture est un point de départ incontournable pour le développement d’un pays. J’ai toujours soutenu qu’au Niger la mode pouvait être une source de richesse plus sûre que l’uranium. Je vais vous donner un exemple : depuis les années 1970, le pays était devenu le quatrième producteur mondial d’uranium. L’économie reposait en très grande partie sur son exploitation. Mais entre temps, le cours de l’uranium s’est effondré, alors que la mode a le vent en poupe.

J’accorde une grande importance à l’aspect économique de la mode, dans la mesure où le combat que je mène est un combat qui met la population en valeur, qui la fait travailler, qui fait reconnaître sa créativité.

Je milite pour la réouverture des fabriques de tissus en Afrique, par exemple. Je fais fabriquer mes tissus au Niger, au Nigéria, au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Sénégal, au Maroc… En 2014, je suis allé au Togo, à la manifestation « Le pagne en fête », pour soutenir la relance de l’industrie textile dans ce pays. Le Togo avait à Datcha, un village à proximité d’Atakpame, une usine qui employait quelque 3000 personnes. Elle a été fermée, il y a une quinzaine d’année, les ouvriers se sont retrouvés sans travail et depuis ce jour, le wax est fabriqué aux Pays-Bas. Avec tout le respect pour nos collègues européens, il me semble que nous sommes mieux placés pour produire des tissus africains.

Vous présidez de la Fédération africaine des créateurs depuis 1994. Quelles sont vos principales fonctions ?

J’ai succédé à ce poste au regretté Chris Seydou. La Fédération a vu le jour au Ghana et a déplacé son siège au gré des situations politiques des pays africains. Je dois avouer que nous n’avons pas les moyens de nos ambitions, mais je fais tout mon possible pour aider le développement de la mode et le design africains dans toute leur diversité. Une de mes principales missions est de développer la protection des marques, notamment avec l’Organisation Africaine de la propriété Intellectuelle (OAPI), mais aussi avec l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), pour encourager l’adhésion des pays africains aux système international des marques.

En 1998, vous avez créé un Festival de mode dans le désert, en collaboration avec l’UNESCO, notamment. Racontez-nous cette aventure.


Photo: Première édition du FIMA dans le désert du Niger, 1998
© Agence Epona/Laure Maud

C’est ma grande fierté ! Le Festival international de la mode africaine (FIMA) a débuté dans le désert de Tiguidit au Niger. C’est l’aboutissement de beaucoup de mes rêves : mise en valeur de la création a

fricaine, promotion des jeunes créateurs, rencontres, métissage, cohésion, diversité, paix… autant de valeurs auxquelles j’attache la plus grande importance. Il ne faut pas oublier que ce que l’on appelle la « rébellion touarègue » sévissait encore au Niger quand nous avons organisé la première édition du FIMA. Le message numéro un du Festival, c’était la paix. Ce n’est pas un hasard si le logo du festival est un turban touareg stylisé. Je voulais que ce turban devienne un symbole que paix et non de guerre.

L’édition de 2013 s’est également déroulée sous le sceau de la paix.

En effet, notre slogan était « Pour une Afrique de métissage et de paix » et nous avons rendu hommage à Nelson Mandela, figure emblématique de la paix. J’ai présenté une collection de haute couture en blanc et organisé un défilé dans les rues où tout le monde était habillé en blanc. Un autre grand moment d’émotion !

Paix, culture et développement sont les mots-clés qui accompagnent toutes les éditions du FIMA. Le Festival réunit tous les deux ans des créateurs de tous les pays africains, mais aussi des invités venus d’Europe, d’Amérique, d’Asie. Autant le Festival met l’Afrique à l’honneur, autant le dernier jour, il réunit le monde entier sur le même podium.

Les jeunes créateurs africains y trouvent-ils leur place ?

Ils ont une place privilégiée ! Dans le cadre du FIMA, nous organisons depuis 2003 un concours de jeunes stylistes, an collaboration avec l’Association française d’action artistique (AFAA), et depuis 2010, avec l’Institut français http://www.institutfrancais.com/. Tous les deux ans nous recevons entre 250 et 300 dossiers. Un jury international se réunit au Musée des arts décoratifs à Paris et choisit trois lauréats. Depuis cinq ans, les prix sont financés par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), avant c’était le ministère français des Affaires étrangères.

Nous avons aussi un concours de mannequins africain qui vise à les promouvoir sur la scène internationale. Ce prix augmente leurs chances de devenir top-modèles. 

Et les « Caravanes Alphadi », qu’est-ce que c’est ?

C’est mon esprit nomade qui m’a inspiré cette idée. Après chaque édition du FIMA, une équipe d’une quarantaine de personnes (couturiers, mannequins, spécialistes de mode, sponsors, journalistes) part sillonner l’Afrique. Nous organisons des défilés Alphadi, lors desquels nous rencontrons les jeunes talents de la région, parmi lesquels notre jury choisira ceux qui présenteront leurs collections lors de la prochaine édition du Festival.


Jury du concours des jeunes créateurs, au Musée des arts décaoratifs de Paris, 2013
© Alphadi

Avez-vous d’autres projets qui visent à promouvoir les jeunes créateurs en Afrique ?

Mon grand projet du moment est l’établissement d’une Grande école internationale de la mode et des arts à Niamey. Cela fait dix ans que j’y songe ; cela fait deux ans que j’ai un terrain. Il fait 3000 m2, et il nous été donné par le Niger. J’attends d’autres financements pour que ce rêve devienne une réalité.

Le projet architectural est prêt. Nous avons prévu un atelier usine qui pourra accueillir une trentaine de couturiers du pays et de l’étranger, qui y créeront leurs collections, et pourront, le cas échéant, les fabriquer sur place. Dans le campus, des logements sont prévus pour ces créateurs, ainsi que pour les enseignants qui viendront de l’étranger.

Le concept s’inspire en partie de « l’école 42 » de Xavier Niel, fondateur de Free, qui privilégie avant tout le talent et le travaille en équipe. L’atelier Chardon-Savard de Paris nous aide à concevoir ce projet.

Nous allons construire l’école avec des bailleurs de fonds, mais elle devra fonctionner de façon autonome. C’est pourquoi les formations seront payantes, bien que pas très onéreuses. La Fondation Alphadi octroiera des bourses et les élèves pourront partiellement couvrir leurs d’études en vendant leurs produits dans les boutiques qui seront construites dans l’enceinte de l’école.

Le campus comportera également un musée de la mode, où seront exposées les collections Alphadi et qui comportera une tissuthèque, ainsi que de grandes salles destinées à accueillir des défilés de mode et d’autres événements culturels ou sociaux.


Quel est le rôle de la Fondation Alphadi ?

J’ai créé d’abord l’association Alphadi, en 2000, qui est étroitement liée au FIMA et œuvre notamment dans le domaine de l’éducation, mais pas seulement. Pour vous donner un exemple de nos actions antérieures, j’ai organisé à plusieurs reprises des téléthons, dont un, pour les réfugiés maliens, qui a été une très grande réussite. C’était en 2012 et nous avons travaillé en partenariat avec l’UNHCR. Nous avons recueilli environ 52,000 euros et presque 80 tonnes de céréales.

Actuellement, je suis en train de créer la Fondation Alphadi Héritage (les statuts sont prêts) qui s’occupera surtout de la formation des femmes et des jeunes filles, mais aussi de la santé et de la malnutrition.

Je dis souvent, avec humour, que je fais plus confiance aux femmes qu’aux hommes : une femme qui réussit à gagner de l’argent nourrit et soigne ses enfants, et les envoie à l’école ; un homme, il aurait plutôt tendance à employer cet argent pour s’offrir une deuxième épouse.

La Fondation créera également une « pépinière de la culture », en offrant des bourses de formation à la création artistique et à la mode à de jeunes écoliers de 9 ou 10 ans. Ces enfants seront accueillis pour une formation d’une durée de 6 à 8 mois dans la nouvelle Grande école de la mode et des arts à Niamey.

 


Alphadi nommé Artiste de l'UNESCO pour la paix
© UNESCO / Pilar Chiang-Joo

Récemment vous avez été nommé Artiste pour la paix et vous avez rejoint la Coalition des Artistes de l’UNESCO pour l’Histoire générale de l’Afrique. Que comptez vous faire dans le cadre des ces nouvelles attributions ?

J’envisage de me rendre prochainement à Tombouctou, en ma qualité d’Artiste pour la paix, mais aussi dans le cadre de ma nouvelle Fondation, pour un projet de reconstruction dans les régions détruites par les djihadistes.

Quant à la promotion de l’Histoire générale de l’Afrique, je me suis engagé à créer une collection de T-shirts, chemises, sacs et autres accessoires avec le logo de la Coalition, que je trouve très beau, et le logo Alphadi. Les benefices des ventes seront équitablement partagés entre l’UNESCO et l’Ecole que je suis en train de créer. 

Propos recueillis par Jasmina Šopova

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Sidahmed Alphadi Seidnaly, dit Alphadi et surnommé « le magicien du désert », est né le 1er juin 1957 à Tombouctou, au Mali, au sein d’une famille de commerçants. Il a grandi au Niger, dans une fratrie de huit enfants. Père de six enfants, il partage sa vie entre les Etats-Unis, la France et l’Afrique.

Reconnu pour son talent de créateur de mode et pour son combat en faveur de la promotion de la culture africaine, Alphadi a reçu notamment le Prix de la Fondation Prince Claus des Pays-Bas (1998), a été décoré de la Légion d’honneur en France (2000), et a été promu au grade de Commandeur des Arts, des Lettres et des Sciences au Niger (2009).

Alphadi a été nommé Artiste de l’UNESCO pour la paix le 25 janvier 2016 et il a rejoint la Coalition des Artistes de l’UNESCO pour l’Histoire générale de l’Afrique, le 23 avril de la même année.